Pour que Hami Eddine n’échappe pas à la justice
Par El Haj El Maati
Rien n’est plus dangereux pour un État que les crimes politiques transformés, avec le temps, en dossiers que l’on cherche à épuiser jusqu’à l’oubli. Car lorsque le temps devient un instrument destiné à étouffer la vérité et à fatiguer la justice jusqu’à la reddition, c’est l’autorité morale même de l’État qui vacille.
C’est précisément ce que révèle l’interminable série de reports dans l’affaire de l’assassinat de l’étudiant de gauche Benassaïssa Aït Jid, victime, il y a plus de trente-trois ans, d’une violence idéologique particulièrement brutale dans l’université marocaine. Depuis lors, l’opinion publique attend toujours que la justice tranche définitivement le cas d’Abdelali Hami Eddine, figure influente du Parti de la justice et du développement (PJD).
La décision de la chambre criminelle d’appel près la Cour d’appel de Fès de reporter une nouvelle fois l’examen du dossier nourrit un sentiment grandissant : celui d’une stratégie fondée sur l’usure du temps, l’épuisement de la famille de la victime et le refroidissement politique et médiatique de l’affaire, jusqu’à ce que le sang versé ne devienne qu’une archive poussiéreuse.
Mais une vérité demeure irréductible au vacarme politique : Benassaïssa Aït Jid n’est pas mort dans un banal incident. Il a été tué dans un contexte de violence politique féroce qui a marqué les années les plus sombres de l’université marocaine. Et dans ce type d’affaires, l’impunité ne constitue pas seulement une injustice faite à la victime ; elle représente aussi une légitimation implicite de la violence idéologique et le message dangereux selon lequel certains acteurs politiques pourraient se placer au-dessus de toute reddition des comptes.
Les tentatives visant à présenter cette affaire comme un simple règlement de comptes politique contre Abdelali Hami Eddine occultent volontairement l’essentiel : il s’agit d’une affaire de meurtre, non d’une rivalité électorale ou d’un conflit partisan. Le sang ne se prescrit pas moralement, et le droit de la société à connaître la vérité ne disparaît ni avec le temps ni avec l’évolution des carrières politiques.
Plus grave encore, certains responsables islamistes ont parfois donné le sentiment d’ériger Hami Eddine en figure intouchable. Lorsque Abdelilah Benkirane déclarait publiquement : « Nous ne vous livrerons pas notre frère Hami Eddine », beaucoup y ont vu bien davantage qu’une formule partisane : une pression politique explicite adressée aux institutions de l’État et à l’autorité judiciaire.
Le risque aujourd’hui est clair : voir Hami Eddine sortir de ce dossier protégé par les reports successifs, les complications procédurales et le brouillard politique. Une telle issue serait perçue comme un nouvel épisode d’impunité dans une affaire de sang politique. Or lorsqu’un État échoue à juger équitablement ce type de crimes, il affaiblit sa propre crédibilité morale.
Personne ne réclame une justice de vengeance, ni une condamnation en dehors du droit. Ce que réclament de nombreux Marocains, c’est une justice courageuse, indépendante des rapports de force politiques et capable de résister aux pressions des organisations les plus puissantes. Car les États se construisent par la primauté du droit, non par la protection des réseaux d’influence.
Les Marocains sont fatigués des dossiers enterrés lentement sous les décombres des procédures, d’une justice expéditive avec les faibles mais hésitante lorsqu’il s’agit d’hommes politiquement protégés. Et ceux qui pensent que trente-trois années suffisent à effacer un crime de la mémoire collective se trompent lourdement. Car certaines affaires survivent au temps, et le sang de Benassaïssa Aït Jid continue de poser la même question, avec une force intacte : la justice marocaine est-elle réellement capable d’atteindre tout le monde, y compris malgré les menaces politiques ?
C’est là, aujourd’hui, le véritable cœur de la bataille.
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