Le Maroc entre l’ère Youssoufi et celle des gouvernements de la justification de l’échec et des marchands de crises et d’illusions
Par El Haj El Maati
Les Marocains n’attendaient pas de miracle pour l’Aïd al-Adha cette année. Ils espéraient, au minimum, un peu de vérité. Mais ce qui s’est produit a provoqué un profond choc dans l’opinion publique, au point que beaucoup ont eu le sentiment d’être victimes d’une véritable tromperie politique.
Le ministre de l’Agriculture avait pourtant tenté de rassurer les citoyens en affirmant que les prix des moutons « commençaient à 1 000 dirhams », soit environ 100 dollars. Une déclaration faite avec aplomb devant le Parlement et l’opinion publique, comme si les Marocains ne fréquentaient pas les marchés et ignoraient les prix réels du bétail. La réalité, cependant, s’est révélée bien plus brutale : dans plusieurs régions du pays, les prix moyens ont largement dépassé les 5 000 dirhams, transformant le sacrifice rituel en luxe inaccessible pour des milliers de familles.
Le problème ne réside pas uniquement dans un chiffre avancé sous la coupole parlementaire, mais dans le fossé grandissant entre le discours gouvernemental et la vie quotidienne des citoyens. Lorsqu’un responsable politique semble vivre dans un monde parallèle à celui du peuple, la crise dépasse la simple question de la cherté de la vie : elle devient une crise de confiance et un signe de déconnexion profonde avec la réalité sociale.
La colère des Marocains n’a pas été alimentée uniquement par la hausse des prix, mais aussi par un sentiment d’humiliation. Comment accepter qu’un citoyen, confronté dans les marchés à des moutons vendus entre 3 000 et 4 000 dirhams, entende ensuite un ministre évoquer un « mouton à 100 dollars » ? Beaucoup y ont vu une négation de leur intelligence et de leur vécu quotidien. Sur les réseaux sociaux, l’expression est rapidement devenue un symbole du discrédit gouvernemental et de l’incapacité des autorités à mesurer l’ampleur du malaise populaire.
Plus grave encore, le gouvernement n’a fourni aucune explication convaincante sur le devenir des subventions et des exonérations fiscales accordées pour l’importation des moutons, censées alléger les prix au bénéfice des consommateurs. Pourtant, les tarifs sont restés exorbitants. Les principaux bénéficiaires semblent avoir été les intermédiaires, les spéculateurs et certains lobbys du marché, tandis que le citoyen ordinaire se retrouvait seul face à la flambée des prix et à la logique du profit.
Dans ce contexte, le nom du défunt Abderrahmane Youssoufi a ressurgi avec force dans le débat public marocain. Non pas seulement par nostalgie, mais parce que beaucoup établissent désormais une comparaison entre une époque où les responsables politiques semblaient éprouver une forme de pudeur face aux souffrances sociales, et une période actuelle où certains distribuent des chiffres irréalistes avec une désinvolture déconcertante. Pour nombre de Marocains, les hommes d’État d’hier étaient encore à l’écoute du pays réel, alors que la politique contemporaine apparaît de plus en plus comme une gestion technocratique dépourvue d’âme et de sens social.
Il devient désormais évident que la crise dépasse largement la question de l’Aïd ou du prix des moutons. Le Maroc est confronté à un modèle de gouvernance qui semble avoir perdu sa capacité à convaincre, mais surtout sa capacité à écouter. Lorsqu’un citoyen cesse de croire à la parole officielle, ce sont les derniers ponts de confiance entre l’État et la société qui commencent à se fissurer.
Les Marocains ne demandent pas des miracles. Ils n’attendent pas du gouvernement qu’il fasse tomber la pluie ni qu’il réduise les prix par magie. Ils réclament quelque chose de plus simple et de plus essentiel : la vérité. Car mentir à un peuple éprouvé par la vie chère n’est pas seulement une faute politique ; c’est une forme de mépris envers la nation elle-même.
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