L’islam politique au Maroc : le retour du danger sous le masque de la loyauté
Par El Haj El Maâti
À chaque période de crise traversée par le Maroc, l’islam politique sort de l’ombre en se présentant comme le sauveur moral et le défenseur du peuple. Il change de discours, modifie ses slogans et maîtrise l’art de se repositionner au cœur des vagues de colère sociale. Mais, au fond, le projet reste le même : instrumentaliser la religion pour accéder à l’influence, non pour construire l’État.
Aujourd’hui, les courants de l’islam politique tentent de revenir sur le devant de la scène après des années de recul populaire et politique. Ils reviennent avec un discours plus modéré, plus pragmatique et surtout plus revendicatif de loyauté envers l’institution monarchique. Pourtant, l’expérience a démontré que cette loyauté est circonstancielle et tactique, dictée par les rapports de force plutôt que par une conviction nationale constante.
Ces courants, qui brandissent aujourd’hui les slogans de l’attachement à la monarchie, sont les mêmes qui, à plusieurs reprises, n’ont jamais caché leurs liens idéologiques et organisationnels transnationaux, ni leur dépendance à des centres d’influence extérieurs, à travers des réseaux de financement ou des références politiques et idéologiques provenant du Qatar, ou historiquement liées à des cercles occidentaux ayant vu dans l’islam politique un outil de remodelage des sociétés arabes et de contrôle de leurs équilibres politiques.
Investir dans les crises plutôt que construire des solutions
Le danger de l’islam politique au Maroc ne réside pas uniquement dans son discours religieux, mais aussi dans sa capacité à s’infiltrer dans les crises sociales et économiques et à exploiter la souffrance des citoyens. Il ne construit pas de solutions ; il se nourrit de la colère. Il ne propose ni projet économique clair, ni vision réaliste de l’éducation, de l’industrie, de la santé ou de la souveraineté énergétique.
Tout ce qu’il possède, c’est un discours protestataire permanent, fondé sur la manipulation des émotions et l’exploitation de la frustration populaire. Et lorsqu’il accède aux postes de décision, le masque tombe rapidement. Les expériences passées ont prouvé que l’islam politique excelle dans l’opposition, mais échoue dans la gestion de l’État ; habile dans l’agitation, mais pauvre en réalisations concrètes.
Il prétend parler au nom de l’identité, mais réduit la nation à un groupe, la société à des partisans et la politique à une loyauté organisationnelle fermée. Il brandit les slogans de la morale tout en pratiquant les formes les plus poussées d’opportunisme politique.
Benkirane et le discours de mobilisation et de confrontation
Abdelilah Benkirane apparaît comme le modèle le plus évident de ce discours populiste et mobilisateur qui vit de la fabrication de tensions politiques plutôt que de la production de solutions réalistes. L’homme qui avait auparavant annoncé son retrait de la vie politique et bénéficié d’une retraite politique confortable revient aujourd’hui sur le devant de la scène avec le même langage émotionnel et la même logique d’incitation à la confrontation, divisant la société entre un « camp moral » et un « camp corrompu ».
Le discours de Benkirane ne porte plus aucune vision pratique de la gestion de l’État ni de réponse aux défis économiques et sociaux complexes auxquels le Maroc est confronté. Il s’est transformé en un discours de mobilisation émotionnelle fondé sur la provocation, les attaques verbales et l’exploitation du mécontentement populaire.
Plus grave encore, il se présente comme la voix du peuple alors qu’il pratique en réalité une forme de chantage politique permanent en attisant les sentiments de colère et de méfiance envers les institutions. Comment un homme ayant annoncé la fin de son parcours politique et bénéficié des privilèges d’une retraite politique peut-il revenir aujourd’hui pour se présenter comme un leader de confrontation et un révolutionnaire contre l’ordre établi ?
N’est-ce pas la preuve que la question n’a jamais été celle d’un véritable projet de réforme, mais plutôt d’un désir constant de rester au centre de l’influence et de la lumière médiatique ?
Le Maroc a besoin d’un projet d’État, non d’un projet de groupe
Le Maroc n’a pas besoin de marchands de religion, ni de ceux qui transforment les crises en opportunités électorales. Le Maroc a besoin d’un projet national moderne, fondé sur l’État et non sur le groupe, sur les institutions et non sur les organisations idéologiques, sur des réformes réalistes et non sur des slogans émotionnels.
Les dernières années ont démontré que la stabilité du Maroc n’était pas le fruit du hasard, mais le résultat de l’existence d’une institution monarchique garante de l’équilibre et de la continuité, face à de nombreuses forces politiques prêtes à faire courir des risques à la société au nom de l’implantation idéologique.
C’est pourquoi le plus grand danger aujourd’hui serait de tenter de présenter à nouveau l’islam politique comme une alternative nationale. Car il ne porte pas un projet d’État, mais un projet d’influence. Il ne croit pas à la logique d’une nation définitive, mais à celle d’une organisation transnationale.
Le véritable combat du Maroc ne se limite pas à la lutte contre le sous-développement ou la pauvreté, mais aussi contre toute tentative d’exploiter la religion afin de réinstaurer une forme de tutelle sur la société sous un nouveau masque.
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