Benkirane ou le rêve du retour au gouvernement par la tutelle et la colère
Par Abdelrazak El Harithi
Une fois encore, Abdelilah Benkirane monte au créneau pour rappeler que son véritable problème ne réside pas tant dans ses adversaires politiques que dans toute voix libre qui ose questionner son discours ou déconstruire ses certitudes. Au lieu de répondre aux idées par des arguments, il choisit la colère et l’emportement, comme si la politique était un affrontement de cris plutôt qu’un espace de débat démocratique.
Dans une sortie qui a suscité surprise et incompréhension, Benkirane a semblé livrer bataille non contre un adversaire politique, mais contre l’esprit critique lui-même. L’universitaire qui exerçait simplement son droit à l’analyse et à l’interpellation n’a pas été confronté à une argumentation rigoureuse, mais à un discours révélant une irritation manifeste à l’égard de tout ce que représente l’université : l’autonomie intellectuelle, la pensée critique et la liberté de recherche.
Comme si les intellectuels et les universitaires étaient condamnés à applaudir le responsable politique plutôt qu’à le questionner, à reprendre ses slogans plutôt qu’à examiner ses idées.
Le plus préoccupant dans cette attitude est qu’elle met en lumière une culture politique encore enfermée dans une logique de tutelle sur la société. Une culture qui transforme la critique en hostilité, le désaccord en menace et l’indépendance intellectuelle en problème à neutraliser. C’est cette même logique qui a conduit de nombreuses expériences populistes à l’isolement lorsqu’elles se sont révélées incapables de cohabiter avec les règles élémentaires du débat libre.
Pendant des années, Benkirane s’est présenté comme un homme proche du peuple, cultivant l’image d’un dirigeant spontané et accessible. Pourtant, sa dernière intervention a dévoilé un autre visage : celui d’un responsable de plus en plus agacé par la contradiction et de moins en moins disposé à accepter les critiques. Lorsqu’un homme politique perd son calme face à une question ou à une analyse académique, il n’affaiblit pas son interlocuteur ; il expose surtout les limites de son propre discours.
L’université n’est l’ennemie de personne. Elle demeure l’un des principaux espaces de production du savoir, de la réflexion et de la critique. Considérer les enseignants et les chercheurs comme une source de nuisance parce qu’ils exercent leur liberté intellectuelle revient à se placer en opposition avec l’un des fondements mêmes de la modernité politique. Les nations avancent grâce à la connaissance, au dialogue et au respect du pluralisme, non grâce aux excès de colère ou aux réflexes populistes.
Les Marocains qui ont assisté à cette séquence étaient en droit d’attendre d’un responsable fort de plusieurs décennies d’expérience qu’il élève le niveau du débat public au lieu de le ramener au registre de la tension et de la surenchère verbale. Ils attendaient qu’il discute les idées plutôt qu’il ne s’en prenne à ceux qui les portent, qu’il réponde aux critiques par des démonstrations plutôt que par des éclats de voix.
Ce qui s’est produit dépasse largement le cadre d’un simple dérapage verbal. L’épisode révèle une difficulté persistante à intégrer les exigences de la culture démocratique moderne, où personne ne détient le monopole de la vérité et où nul ne peut distribuer à sa guise des certificats de patriotisme ou de légitimité intellectuelle.
Au moment où Abdelilah Benkirane nourrit ouvertement l’ambition de voir son parti retrouver les responsabilités gouvernementales, une question demeure : peut-on prétendre revenir à la tête du gouvernement tout en affichant une telle hostilité à l’égard de la critique et du débat contradictoire ? Car gouverner exige davantage que des discours mobilisateurs ; cela suppose la capacité d’écouter, d’accepter la contestation et de respecter les contre-pouvoirs intellectuels.
Le Maroc a aujourd’hui besoin d’hommes d’État capables d’élargir le champ du dialogue, non de responsables qui alimentent les fractures. Il a besoin de dirigeants qui respectent l’université au lieu de la prendre pour cible, qui écoutent la raison plutôt que de chercher à l’étouffer sous le vacarme. Quant au langage de la colère, du dénigrement et de la tutelle, il ne saurait constituer un projet politique crédible pour l’avenir d’un pays en quête de modernité, de pluralisme et de confiance.
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